● Liminaire
Des débats traversent la gauche au sujet des finalités de l'école publique laïque et de ses contenus. La gauche se
contente bien souvent d'une attitude défensive face à l'idéologie libérale et aux opérations de déstructuration du « service public d'éducation » par les libéraux sans nécessairement (re)penser
les fondements de l'école.
Nous ne gagnerons pas sur cette question (ni sur d'autres d'ailleurs) sans un effort théorique en s'appuyant non
seulement sur les penseurs passés de cette école laïque mais aussi en tournant notre réflexion vers l'avenir. Et méfions-nous de tout mythe d'un âge d'or de l'école républicaine. Il y a cinquante
ans la mixité n'existait pas et y revenir serait une catastrophe.
Nous nous efforcerons dans ce texte d'insister sur des pistes incontournables. D'autres éléments seront laissés sur le
bord du chemin dans le souci de se fixer sur l'essentiel.
« … même sous la constitution la plus libre, un peuple ignorant est
esclave. », Condorcet,
Eloge de
Franklin.
● Introduction
Le capitalisme entré dans un nouvel âge fondé sur le savoir et sa réification exige une formation qualifiée.
Simultanément il exige un formatage des esprits des citoyens en devenir que sont les élèves du primaire et du secondaire. L'école, entrée au service du capital, doit dispenser des savoirs
strictement pratiques et indispensables au « bon citoyen », au « bon consommateur » et au « bon producteur » devenus dociles à souhait.
Un retour aux fondements de l'école laïque s'impose donc et il nous faut penser cette reconquête de l'école laïque pour qu'elle
(re)devienne émancipatrice grâce au travail de la culture sur chaque élève. Cette finalité première s'inscrit dans notre projet de libération de l'humanité toute entière par un dépassement du
capitalisme.
Il ne faudrait pas non plus négliger la formation (et non formatage) du producteur dans toutes ses dimensions
(strictement professionnelles, syndicales...).
Une réflexion pédagogique serait aussi nécessaire pour parvenir à ces finalités.
● Etat des lieux
Nous ne nous attarderons pas sur les nombreux constats (d'échec ?) de l'école actuelle qui, s'ils peuvent délivrer les
mêmes observations n'arrivent pas aux mêmes conclusions. Que l'on songe à cette mascarade de la « grande consultation », après le mouvement social dans l'Education Nationale de 2003, qui a abouti
au rapport Thélot loué par la droite et une partie de la gauche. Rapport dont s'est inspiré le Ministre d'alors un certain François Fillon pour mener sa « réforme ».
Ce n'est pas parce qu'une bonne partie des élèves rencontre des difficultés en français (et en mathématique) qu'il
faudrait réduire le rôle de l'école à apprendre à lire écrire compter. Il ne faut pas non plus, comme le fait une bonne partie de la gauche, nier cette réalité et ne pas interroger des méthodes
pédagogiques à repenser. Sinon on prendrait le risque de maintenir une large part des élèves issus des classes populaires éloignée de la culture générale et de la pensée critique.
N'est-ce pas ce qui s'est d'ailleurs opéré ces dernières années sous la contrainte du chômage de masse et d'un poids
grandissant de l'utilitarisme économique ? On vient à l'école pour y apprendre un métier et surtout pas pour s'y émanciper (à l'exception d'une petite frange des élèves peut-être ?) ! La peur (la
terreur même) du spectre du chômage génère et entretient cette exacerbation de la fonction formatrice (professionnelle) de l'école publique au détriment de sa fonction libératrice.
Comme si l'école créait des emplois, comme si le chômage était le fait d'une inadéquation entre l'école et les besoins de la
production. Et c'est pourtant tout ce discours là que l'institution (au sens de ce qui institue le citoyen) a fini par elle-même absorber et (re)produire, du Ministre jusqu'à l'enseignant en
passant par les corps d'inspection et les corps de direction des établissements.
Dans le même temps que cette fonction formatrice l'emportait, l'idéologie libérale envahissait l'école laïque que ce
soit au coeur des programmes et/ou par le rapprochement école/entreprise ou par le biais des fameuses mallettes pédagogiques.
Le développement du capitalisme exigeant un recul de la démocratie sans que cela ne se voit trop, le concept de
gouvernance allait se substituer au principe du gouvernement par le peuple pour le peuple. La citoyenneté était ainsi vidée de son contenu éminemment politique au profit d'une citoyenneté « light
» celle du bon citoyen qui trie ses déchets, qui respecte l'autre (et surtout son employeur), peut dire tout et son contraire, achète bien et beaucoup, peut voter mais sans que son vote n'influe
sur des choix politiques pris sous l'influence de lobbies de toutes sortes au niveau de la commission européenne. Ce concept de citoyenneté à la sauce a-démocratique allait être diffusé dans
l'institution scolaire.
En parallèle l'idéologie multiculturaliste (opposée à la laïcité) accompagnée de la bonne conscience du « développement
durable » venait s'associer à l'idéologie libérale totalitaire (car plus que dominante) pour neutraliser toute velléité d'émancipation des élèves. La « gauche sociale-libérale » (voire une frange
de l'extrême-gauche sur certains points) se retrouvant sans aucun soucis avec la droite mis à part quelques oppositions de façade.
Ainsi, si il faut dénoncer et combattre la privatisation économique de l'école publique, il est aussi urgent de s'opposer à
l'entreprise idéologique d'instrumentalisation de l'école par les libéraux afin de fabriquer un homme nouveau taillé pour se fondre dans le capitalisme du 21ème siècle. Au final une réorientation
laïque de l'école s'impose.
● Un savoir réifié
Par nature le capitalisme tend vers une abstraction de plus en plus grande. L'exploitation de la force de travail du
travailleur s'efface derrière une abstraction du travail. Tandis que le temps pendant lequel le serf travaillait pour lui se distinguait clairement et nettement du temps où il travaillait pour le
seigneur féodal. De même le capital tend à s'émanciper des conditions matérielles de la production et de sa production sans jamais s'en affranchir totalement sauf à entrer dans un monde de purs
esprits. La caractéristique essentielle du capitalisme est donc cette capacité à tout réifier par une marchandisation généralisée de toutes les activités humaines. Quelle aubaine donc pour le
capitalisme d'avoir rencontré l'octet, ce nouvel « équivalent général » !
Que ce soit dans les processus de production d'objets matériels (pensons à la CAO) ou dans les objets immatériels eux-mêmes,
l'immatériel se développe et l'emporte. La technologie numérique offre les conditions de ce « mécanisme ». Un fichier numérique, succession de 1 et de 0, peut correspondre à une image, un texte,
l'oeuvre de Léonard de Vinci, la comptabilité d'un grand groupe ou d'une PME, la flûte enchantée, un ordre de bourse... Le savoir lui-même (source d'émancipation dans le projet républicain)
devient alors chose, successions de 1 et de 0. Chose pour le capital bien sûr qui s'en nourrit. Et ce savoir devient central dans le nouvel âge du capitalisme. Plus précisément le savoir
scientifique (y compris des sciences humaines). Non pas que ce dernier ait joué un rôle complètement marginal depuis les origines du capitalisme.
Bien que cette question de l'immatériel et du capitalisme de l'immatériel comporte de multiples dimensions et des enjeux fondamentaux,
nous ne nous y étendrons pas davantage ici. Il apparaissait opportun en revanche de relever cette réification du savoir, et donc la nécessité de le réorienter vers un projet d'émancipation
humaine. Non qu'il faille dans le même temps refuser son utilisation dans la production de biens (immatériels ou non), à la condition là aussi de réorienter cette production dans l'intérêt de
tous, pour satisfaire les besoins sociaux et en tenant compte des contraintes environnementales.
● Des fondements de l'école laïque et
républicaine
L'école républicaine publique comme école de la res publica est commune à
tous et ne saurait céder à aucun intérêt privé au risque de n'être plus qu'une juxtaposition d'écoles communes à quelques uns. L'exigence laïque demande à cette école de ne pas céder facilement
aux injonctions extérieures de toutes sortes sauf à renoncer au projet d'émancipation laïque. Si les soubresauts du monde devaient s'imposer à cette école alors le lent travail de distanciation
de la culture générale n'opérerait plus sur les élèves. Certes, si il n'est pas souhaitable de bunkériser l'école (si tant est que cela soit possible) et si les élèves n'abandonnent jamais
complètement ce que la société a fait d'eux, est-il possible de les amener à un regard critique sur le monde si on laisse ce monde envahir cet espace particulier et protégé que doit être l'école
?
Le bilan de l'école actuelle (encore une fois nulle volonté ici de s'accrocher à une école d'un âge d'or républicain mythique) dressé
précédemment nous inciterait à répondre négativement. Et au nom du respect de l'enfant (ou du jeune pour les « jeunistes ») le renoncement à former des citoyens libres a triomphé.
Le caractère nécessairement laïque de l'école publique se traduit concomitamment par une séparation de l'espace scolaire
du reste de la société mais aussi du reste de l'espace public et par une mise à distance de l'élève de lui-même et de ses pré-jugés. Pré-jugés qui viennent avant le jugement (critique), ensemble
des idées prémâchées que la société a déposé dans la tête de l'élève. L'essence même de l'école laïque repose ainsi sur la capacité de recul critique à l'égard de l'idéologie dominante par
l'exercice de la raison. L'enseignement laïque refuse ainsi tout dogme quel que soit sa nature (religieux, économique, philosophique...). Il ne peut reposer sur la simple transmission de savoirs
« éternels » ou académiques fussent-ils validés scientifiquement. Le processus de transmission de ces savoirs doit conduire l'élève à s'interroger sur ces savoirs. Nous préférerons d'ailleurs le
terme de culture (sans s !) à transmettre, terme qui renferme une idée d'entretien et de travail de l'objet culturel. Le développement de l'esprit critique qu'exige l'émancipation laïque repose
donc sur la base d'une culture générale et technique la plus large possible, et sur l'encouragement de la curiosité de l'élève.
Au final, l'école laïque doit faciliter et encourager la liberté de conscience et de penser, et « inculquer » le principe de libre
disposition de son corps. Dans le même moment de cette émancipation individuelle et par la mise à distance par cette émancipation s'opère un accès de l'élève à la citoyenneté. Non pas la
citoyenneté attachée au concept de gouvernance (et donc vidée de son contenu politique) mais celle du citoyen autonome libéré de diverses sujétions et à égalité (en droit) avec les autres
citoyens.
L'école publique laïque joue donc un rôle d'intégration à la communauté civique en apprenant à « vivre ensemble » autour
de l'exercice de la raison critique et non autour de l'exacerbation des différences. La construction du commun républicain s'appuie bien sur ce qui est commun à tous et non sur la juxtaposition
de ce qui différencie chacun. Ce qui ne signifie nullement que l'école publique nie ce qui distingue chacun des élèves mais qu'elle n'a pas à le mettre en avant.
Cette émancipation principalement intellectuelle ne se suffit pas à elle-même, elle s'inscrit dans le projet plus global de
transformation républicaine de la société, et de dépassement du capitalisme. Bâtir cette école sans se soucier des inégalités sociales ou sans s'occuper de l'élargissement de la république aux
lieux de travail ne serait qu'un leurre qu'une certaine gauche cultive. L'école publique et laïque n'a pas vocation ni à résoudre la question du chômage ni celle du partage des richesses (cette «
gauche » s'en soucie-t-elle encore d'ailleurs ?) ni plus généralement la question sociale (au sens de la République Sociale). Redonnons donc à l'école laïque son sens premier, celui de
l'émancipation intellectuelle.
Nous n'aborderons pas ici plus précisément des questions de contenu qu'il faudrait traiter ultérieurement car si des éléments de
culture (générale et technique) sont intemporels (mythe de Prométhée, Antigone, Le Contre Un,...) d'autres s'imposent selon les exigences de la période.
● Des finalités « secondaires
»
Si l'école laïque se doit de « fabriquer » des citoyens critiques, elle doit aussi « fabriquer » des producteurs
critiques, capables de prendre de la distance d'avec leur métier, capables de connaître leurs droits, capables de prendre des responsabilités représentatives.
Là encore l'école laïque doit apporter une culture professionnelle la plus large possible aux élèves, en particulier à
ceux qui s'orientent dès le lycée dans une voie professionnelle. L'élève doit être conduit à se poser des questions sur son futur métier, son évolution, sa place dans la production, son impact
social éventuel et/ou son incidence sur l'environnement. Le futur producteur devra maîtriser son métier et non être maîtrisé par lui.
L'école laïque doit transmettre à tout futur producteur (« manuel » ou « intellectuel », pour aller vite) une culture syndicale
étendue notamment à travers l'histoire du syndicalisme pour éviter toute dérive strictement pragmatique. Il faut éviter à l'école, en répondant à des besoins sociaux par la formation de
producteurs, de tomber dans le piège utilitariste que nous dénoncions dans notre bilan.
● La réalité
d'enseigner
Nous n'explorerons pas cette question incontournable, point de passage obligé pour parvenir le plus possible aux
finalités fixées précédemment.
Retenons que si l'exercice de la pédagogie nécessite des adaptations en fonction des élèves, l'émancipation laïque demeure toujours
notre horizon plus ou moins lointain. La pédagogie doit rester un moyen et non devenir un but comme trop souvent aujourd'hui.
● Conclusion
D'abord repenser l'école publique et laïque du 21ème siècle sans tomber dans les travers d'une course à la modernité à
tout prix et d'une adaptation/flexibilité chère au mouvementisme ambiant (en particulier celui du Président de la République).
Ensuite ne pas se placer sur un terrain strictement syndical, nous sommes dans l'obligation de proposer des pistes de
réflexion pour ensuite parvenir à des choix programmatiques.
Pour finir, la gauche républicaine et sociale doit déconstruire le discours libéral sur l'école pour en imposer un alternatif centré
sur l'émancipation humaine.